
Il y a bien trop de choses à dire sur le sujet pour être exhaustif en un article. Cependant, quelques observations s'imposent sur le danger qui pèse sur la progression de ce qu'il est convenu d'appeler le droit des femmes.
Je postule ici que la vraie maladie de notre société vis-à-vis de la question des femmes est le décalage qui existe entre la perception de ce problème, et sa réalité.
La femme est aujourd'hui considérée comme un sous-homme, c'est-à-dire un homme en un peu moins. Le mot homme regroupe d'ailleurs indistinctement femmes et hommes, la femme n'étant qu'un genre particulier d'homme, et tant pis si ce genre particulier mesure plus de la moitié de l'humanité (on appelle aussi ça la majorité.) "Nous sommes en présence, d'une part, d'un être général, porteur de caractéristiques de l'humanité, représentant même de cette humanité, être général qui se confondait avec l'être masculin, et d'autre part, d'un être sexué particulier, la femme." (Devreux, 1995.)
Le féminisme s'épuise parce qu'il ne voit pas à quel point cette citation reste vraie aujourd'hui, en 2010. Il s'épuise parce qu'il se vante d'avancées faibles bien que symboliques, parce qu'il en vient à prôner la galanterie, parce qu'il lit ELLE.
Il s'épuise aussi de se croire progressiste parce qu'il se compare à des cultures patriarcales. Quand on considère le fait que certaines femmes vivant en France préfèrent se voiler le visage plutôt que d'être encore un objet sexuel de plus exposé au regard impitoyable de ce que nous sommes devenus, on devrait, plutôt que de montrer du doigt les maris de celles qui le portent, commencer à questionner notre propre patriarcat. Et c'est de la honte qu'on devrai alors avoir, pas de l'indignation d'inspiration bourgeoise-bohème.
Lisa Wide décrit, dans Gender & Society, comment les journalistes américains se servent de l'exemple de l'excision féminine pratiquée dans certains pays d'Afrique pour prôner la supériorité de la culture américaine, niant ainsi toute discrimination faite aux femmes aux Etats-Unis, ou en faisant passer leurs revendications pour ridicules.
Pas de malentendu : je ne défends pas le voile, c'est bien sûr un énième signe de domination de l'homme. Mais le fait que ce soit un instrument de domination est une raison de plus pour s'interroger sur le fait que si des femmes qui vivent en France désirent elles-mêmes le porter, c'est que notre société souffre d'un profond malaise. Et que peut-être cette société là est en fait encore plus dominée par l'homme... Celle-ci, si sûre de sa supériorité et de son intelligence, est aveugle à cette interrogation là.
Récemment c'était la journée de la femme. Ainsi Rachida Dati a été la rédactrice en chef du magazine local, pour un jour. Elle a supprimée les sujets politiques et les a remplacés par des sujets mode, beauté, shopping, etc... Ca n'a choqué personne, et pourquoi ? Parce que de plus en plus on confond le féminisme avec la mise en avant des intérêts supposés inhérents aux femmes. Et alors, au mieux, on discute de si oui ou non la femme s'intéresse vraiment à la mode, arguant qu'il y en a pour préférer les voitures de sport. La violence pourtant se trouve dans le seul fait d'en discuter, alors qu'il faudrait tout simplement se demander : pourquoi la femme s'intéresserait-elle à un sujet plutôt qu'à un autre ?
Nous considérons donc autant qu'avant qu'il y a un comportement inhérent aux femmes, et un comportement inhérent aux hommes, or : "la fémininté et la masculinité n'ont pas de sexe, ou plutôt elles n'ont qu'un rapport statistique avec le sexe biologique, de plus ce rapport est arbitraire, et donc provisoire dans une société historique." (Nicole-Claude Matthieu, 1997) Partant, nous nous mettons à croire qu'il faut, pour atteindre l'égalité homme-femme, attendre des femmes qu'elles se comportent comme des hommes.
C'est ainsi qu'une femme qui imite le comportement sexuel attribué aux hommes (injustement, nous y reviendrons), c'est-à-dire une femme qui fait défiler les conquêtes dans son lit sans jamais s'y attacher, en vient à être considérée comme la plus courageuse féministe, soit dit en passant dans l'hypocrisie la plus totale (en effet, derrière l'admiration affichée "c'est une femme libre", "quel courage" etc... se cache bien évidemment de nombreux "salope", "salope", et encore "salope", le mot étant, en même temps qu'une insulte, le mot désignant les femmes qui aiment le sexe...) Voilà comment le féminisme devient l'imitation inepte du comportement de l'homme.
Ce qu'il se passe, c'est que certaines femmes s'affranchissent du regard des autres pour vivre leur sexualité comme elles l'entendent, et que sous prétexte que ces femmes ne se font pas lapider dans un stade, nous nous croyions progressistes. Dans le même temps, la schizophrénie étant une habitude, l'immense majorité des femmes continuent de justifier leurs aventures sexuelles, elles se battent perpétuellement corps et âmes contre l'idée qu'elles sont des "femmes faciles." Parce que certaines femmes s'affranchissent du regard des autres, nous oublions le problème de la majorité.
Le problème de la majorité, c'est que l'on continue à attribuer des comportements à des sexes.
Il est vrai qu'une femme devrait avoir le droit d'aller au lit avec n'importe quel homme sans avoir à s'en justifier, puisque c'est ce en quoi consiste la plus simple liberté. L'erreur est de croire que ce comportement est masculin.
En effet, les hommes ne pensent pas plus avec leur sexe que ne le font les femmes, et personne, à ma connaissance, n'a jamais réussi à prouver que les femmes avaient moins de désir sexuel que les hommes. On doit aller jusqu'au bout du raisonnement des sociologues des rapports sociaux de genre. Ils décrivent ainsi la socialisation des filles et des garçons à l'enfance ; on contraindrait les filles pour leur apprendre la pudeur, la retenue, etc... et on apprendrait aux garçons à se laisser aller. J'irai plus loin.
On pousse les garçons à exprimer et à montrer qu'ils sont sexuellement présents. Ceci n'est pas naturel. On construit le désir des hommes socialement. On sous-entend sans arrêt qu'ils ne sont intéressés que par la chose sexuelle, qu'ils sont le contraire de la femme (qui, bien entendu, ne s'intéresse qu'aux sentiments, à l'amour, aux fleurs et aux oiseaux) et qu'ils doivent donc l'affirmer, de peur d'être pris, justement, pour des femmes (à peu près la pire chose qui puisse vous arriver.)
Or ce qui nous sépare des animaux, nous les humains, sans distinction de sexe, c'est que nous sommes capables de faire plus que de s'accoupler, nous sommes capables d'amour. Et qui préfère s'accoupler que faire l'amour ?
Si l'homme a plus que les femmes une réputation de machine sexuelle a-sentimentale, c'est parce qu'on a construit cette identité pour lui, sans s'embarrasser de la correspondance à une quelconque vérité biologique. L'homme, tout comme il est supposé aspirer aux belles voitures, est censé vouloir multiplier les conquêtes. Ceci est paradoxal, puisque dans nos vies et dans celles de nos proches, on n'observe rarement une préférence de quelqu'un pour l'aventure occasionnelle plutôt que pour la vie amoureuse. Mais on continue à croire obstinément que les organes reproducteurs du mâle sont situés dans son cerveau, que celui ci ne répond donc d'aucun sentiment.
Cette illusion organisée, puisqu'elle s'applique aux hommes, est considérée par certaines féministes comme la liberté.
Oui l'homme est libre de baiser X femmes sans être mal vu. Non ceci n'est pas la liberté. La liberté c'est une société sans préjugé, sans rôle pré-attribué. La liberté c'est que l'on attende pas de vous un quelconque comportement plutôt qu'un autre. L'homme n'est pas un monument de liberté qu'il faut imiter à tout prix. Parce que plus que l'homme, vous imiterez ce que vous pensez être l'homme.
Le féminisme s'épuise d'opposer l'homme à la femme.
Je pense que le symbole le plus probant de la régression de la liberté de la femme est représenté dans les magazines dits féminins. La femme s'enferme dans une identité (le rose, la mode) et croit que le féminisme consiste à l'affirmer et à la défendre le plus fort possible, alors qu'il s'agirait bien sûr de questionner l'existence même d'une identité de sexe. La société toute entière, voyant la "féminité" prendre de plus en plus de place, c'est-à-dire en voyant tous ces magazines "féminins" se multiplier, ces filles à moitié nues se promener, stoppe tout effort de réflexion féministe, croyant que la lutte des femmes a payé et a atteint son but. C'est comme ça que la jupe ou les talons arrivent à être considérés par certain(e)s comme des symbole de liberté... Que reste-t-il des mouvements féministes américains de mai 68, qui ont vu brûler tous ces néo-corsets dans de grands feux de joie ?
Photo : Cracovie, Pologne.