samedi 3 juillet 2010

"Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible." David Rousset


"De temps en temps, la comédie vire à l'horreur et débouche sur des récits, sans doute véridiques, dont l'humour macabre surpasse sans difficulté celui de n'importe quelle invention. C'est un récit de ce genre que fit Eichmann, au cours de l'interrogatoire de police, à propos du malheureux Kommerzialrat Storfer de Vienne, un des représentants de la communauté juive. Eichmann avait reçu un télégramme de Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz, l'informant que Storfer venait d'arriver et qu'il réclamait de toute urgence un entretien avec Eichmann.

D'accord, me suis-je dit, cet homme s'est toujours bien tenu, il mérite que je m'occupe de lui. J'irai moi-même voir ce qu'il a. Et je vais chez Ebner [chef de la Gestapo à Vienne] et Ebner dit - je ne m'en souviens pas très bien - "Si seulement il n'avait pas été si maladroit : il s'est caché et il a tenté de fuir" ou quelque chose comme ça. Et la police l'a arrêté et l'a envoyé au camp de concentration. Et, selon les ordres du Reichsführer [Himmler] personne ne pouvait en sortir une fois qu'il y était entré. On ne pouvait rien faire, ni le Dr Evner, ni moi, ni personne d'autre ne pouvait faire quoi que ce soir. Je suis allé à Auschwitz et j'ai demandé à Höss qu'il me laisse voir Storfer. "Bien sûr, bien sûr [dit Höss], il est dans une des brigades de travail." Plus tard, avec Storfer, eh bien, c'était normal et humain, nous avons eu un entretien normal, humain. Il m'a dit sa tristesse et son désespoir : J'ai dit : "Eh bien, mon cher ami, nous voilà dans un sale pétrin. Manque de chance !" Et j'ai dit aussi : "Ecoutez, je ne peux vraiment rien pour vous, parce que d'après les ordres du Reichsführer, personne ne peut sortir. Je ne peux pas vous faire sortir. Le Dr Ebner ne peut pas vous faire sortir. J'ai entendu dire que vous avez fait une erreur, que vous vous êtes caché ou que vous avez voulu fuir, ce qu'après tout vous n'aviez pas besoin de faire" [Eichmann voulait dire que Storfer, en tant que responsable juif, n'était pas passible de déportation]. Je ne sais plus ce qu'il a répondu. Et alors je lui ai demandé comment il allait. Et il a dit, bon, qu'il se demandait si on ne pouvait pas le dispenser de travailler, le travail était très dur. Alors j'ai dit à Höss : "Le travail. Il ne faut pas que Storfer travaille !" Mais Höss a dit : "Ici tout le monde travaille." Alors j'ai dit : "D'accord", j'ai dit : "Je vais écrire un mot pour qu'on mette Storfer à l'égalisation du gravier des sentiers avec un balai" ; il y avait des petits sentiers recouverts de gravier, "et qu'il ait le droit de s'asseoir sur un banc avec son balai". J'ai dit [à Storfer] : "Est-ce que ça ira comme ça, M. Storfer ? Est-ce que cela vous conviendra ?" Là-dessus, il était très content ; nous nous sommes serré la main, et on lui a donné le balai et il est allé s'asseoir sur son banc. C'était une grande joie intérieure pour moi de pouvoir au moins voir un homme avec qui j'ai travaillé pendant de longues années, et que nous puissions nous parler."

Six semaines après cette rencontre humaine et normale, Storfer était mort - pas dans la chambre à gaz, il semble qu'il ait été fusillé."

Hannah ARENDT, Eichmann à Jerusalem. Rapport sur la banalité du mal.
Photo : Auschwitz.